Un jour, un oiseau

La Chouette hulotte

Mon père avait la passion des chouettes. Non de chair et de plumes mais bien reproduites en petites figurines de céramique qu’il conservait sur une des étagères du salon. La plupart d’entre elles, il les avait reçues en cadeau et elles trônaient par dizaines se coudoyant des ailes, prêtes pour une hypothétique photo de famille. Jamais un tel rassemblement de rapaces ne fut plus silencieux. Je ne sais ce qui poussait mon père à les collectionner. Peut-être ces oiseaux lui rappelaient les chouettes des contes merveilleux que des maîtres d’après-guerre, pétris de cultures grecque et latine, lui narraient. Peut-être avait-il été séduit , sur les anciennes estampes, par le regard de la chouette chevêche, l’emblème de la déesse Athéna, la guerrière au casque d’or?

Chouette chevêche – Photo : Johan Seys

Pour les premiers Grecs, la chevêche était le symbole de la connaissance et de la sagesse. Rien de moins. Ses yeux laissent entrevoir toute sa pré-science et sa capacité à cerner les mondes visibles et invisibles. De petite taille, à peine une vingtaine de centimètres, la chevêche d’Athéna se plait au verger où elle communie avec les vieux troncs couverts de mousses. Elle y fait sa couche et pond de 3 à 4 oeufs qui éclosent après 28 jours d’incubation.

Mais s’il est une chouette qui nous est plus familière encore, c’est la Hulotte, aussi appelée “Chat-Huant” car son cri est celui du chat qui feule dans la nuit, disait Bufon. À l’inverse de la Chevêche, la Hulotte a une vie plus sylvestre et un peu moins prairiale. Présente dès les premiers temps des âges sur le continent européen, elle occupe ses vastes forêts profondes et denses qui s’étalaient du nord des Alpes jusqu’à la Baltique. La Hulotte s’amourache des belles futaies et loge dans ses arbres creux. Dans la grande sylve chevelue qui domine l’immensité européenne, son cri lâché au temps des conquêtes romaines, terrorisa les plus braves des légionnaires de César. L’oiseau aux yeux profonds, noirs comme des pierres d’obsidienne, parle aux Mânes à une époque où la forêt est un foyer d’animistes échevelés vivant leur symbiose avec le Grand Dehors.

Chouettes hulottes (juvéniles) – Photo : Laurent Malbrecht

Le monde d’après, celui qui verra se dresser les cathédrales sur l’Europe, fera disparaître la selva oscura mettant fin à une ère où les dieux dansaient avec les hommes autour des arbres séculaires. Le christianisme fera table rase des vieilles croyances. La Hulotte, compagne des faunes et des sorcières, est clouée aux portes des granges et les humains qui les idolâtraient, brûlés sur les bûchers.

Au XVIIIe siècle, il eut une illumination des esprits ; ce fut le siècle des Lumières. On troqua le dieu céleste pour un dieu Progrès. Mais ce ne fut pas pour autant la fin du grand massacre des campagnes. Si les femmes et les hommes  furent un peu moins mis au bûcher, on martyrisa toujours autant les bêtes de la nuit. Les vieilles croyances ont la peau dure.

Les rapaces nocturnes ont toujours payé un lourd tribut à nos délires suprémacistes de la biosphère. La Hulotte, comme l’Effraie, sa cousine des clochers, payèrent le prix fort. Elles faillirent disparaître.

La chouette est pourtant une inoffensive, faut-il le rappeler. Elle rend au paysan et au jardinier bien des services. Sa présence leur est salutaire car elle régule le peuple grouillant de la nuit et refreine les ravages des rongeurs au potager comme aux champs.

Alors que lui reproche-ton finalement ? Peut-être de tutoyer les crépuscules et de se draper de silence ? Ce volatile iconoclaste siège aux antipodes de nos pratiques d’hominidés modernes, dopés que nous sommes aux lumières permanentes et shootés à la trépidation incessante des villes. Le mystère de la Hulotte nous confronte. Elle nous renvoie à notre incapacité à fréquenter nos ombres. Les pieds ancrés dans la glaise, le chemin est encore loin vers la sagesse. Nous qui ne brillons que d’ignorance.

Ce soir, au coeur de la forêt que je traverse seul, je suis l’escarpement étroit d’un sentier qui gravillonne vers la vallée. La nuit, la forêt dévoile une tout autre cartographie beaucoup plus exigeante à emprunter. Sur la piste qui rejoint la rivière, je réapprends à marcher ; mes pas sont lents, comptés. Mon coeur pulse à chaque respiration. L’obscurité révèle des odeurs de brume feuillue. La nuit surprend des craquements de bêtes empressées en quête du repas. Les esprits font leur travail souterrain. L’obscurité n’est pas une veille, c’est encore de la vie. Les remugles mycéliens foisonnent de messages subtils que les hommes mettront 10 000 ans à décoder. Soudain, sur ma droite, la Hulotte lâche son cri et, plus loin, une autre lui répond. Un dialogue s’installe dont j’ignore le sens. Elles me perçoivent, j’en suis sûr, et par ma présence, je deviens le témoin indiscret de leur conciliabule. Il faut être humble face au mystère qui vibre et accepter son hermétisme. Voilà ma simple joie d’entendre la Hulotte. Elle me rappelle sans cesse que nous n’aurons pas prise sur tout et que le mystère imprègne encore le monde.

Le 6 février 2021

Texte : Fabrice Maillez

Photo : Dieder Plu

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