Un jour, un oiseau

♦ Le Rougequeue noir (Phoenicurus ochruros)

Je l’entends dès sept heures du matin par la fenêtre de ma chambre ouverte sur le grand dehors. Il doit être perché sur la ligne faîtière de la grange d’à-côté. Je le devine dans sa tenue stendhalienne de rouge et de noir, le bec ouvert dans le soleil roulant des airs flûtés.

Le Rougequeue noir est un ténébreux, la société des oiseaux n’a pas sa préférence. Avec l’homme, c’est autre chose. Un compromis tacite s’est installé mêlé de distanciation sociale et de partage du territoire. Une forme de commensalisme spatial, en quelque sorte. En ville, comme à la campagne, l’oiseau se frotte les pattes de notre insatiable besoin de bétonner les espaces et de dresser des verticalités minérales. Nos toitures en fibrociment et nos murs en parpaings sont ses gîtes à défaut des falaises et des rocailles où nichaient ses lointains ancêtres. Dans ces erzatz de nature que la modernité nous laisse, le Rougequeue y trouve de quoi loger sa pépiante progéniture tout engoncée dans des nids tressés d’herbes sèches et tapissées de poils.

Comme pour bon nombre de migrateurs de nos régions, c’est le mâle qui nous revient en premier après son séjour africain. Une raison : le territoire perdu durant l’hiver doit être reconquis et les places sont chères au soleil ! Le Rougequeue serait-il fidèle au lieu qui l’a vu naître ? Je ne sais. Mais il me plait de le croire. Savoir que celui qui chante en ce moment dans le froid du jour est celui qui nous quitta hier m’est d’un certain réconfort : il est bon de retrouver ses voisins après une longue période d’éloignement.

Nous ne pouvons nous quitter sans parler du chant caractéristique de cet attachant passereau. Un phrasé clair de notes répétées se ponctuant par une espèce de froissement de papier comme celui que produirait le compositeur insatisfait chiffonnant sa partition du jour. À cela un autre chant peut s’ajouter semblable à celui que ferait un chef d’orchestre tapotant ses baguettes sur son lutrin. Ne vous ai-je pas dit que le Rougequeue est un tantinet artiste ?

Prochainement : le Moineau domestique

L’oiseau en littérature : morceau choisi 

Le printemps est le temps des amours. L’oiseau se fiance et célèbre ses noces. Les nouveaux venus vont connaître la joie des épousailles, de la tendresse partagée.

Un miracle se produit et se renouvelle chaque année. La couleur des plumes du mâle s’avive, sa voix devient plus harmonieuse. Il lui faut séduire sa future partenaire , retenir son attention et provoquer son acquiescement.

À l’époque des parades précédant les fiançailles , le mâle se livre à des danses devant une femelle. Il tourne sur lui-même, virevolte à la façon d’une figurine de boîte à musique ; son amour colore ses plumes dans la lumière ; il étale ses ailes afin de les faire chatoyer. Telle une femme coquette, il déploie sa splendeur et ses charmes, sa séduction provoque les accordailles.

Extrait de “L’oiseau et sa symbolique”, Marie-Madeleine Davy, Albin Michel, 1992.

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♦ Le Troglodyte (Troglodytes troglodytes)

Le Troglodyte cache bien son jeu. Le qualificatif “mignon” dont les spécialistes l’ont affublé ne révèle pas grand chose de sa véritable nature tout en contrastes dont je vais tenter, modestement, d’en dévoiler certains aspects.

Par sa taille (moins de 10 cm) et par son poids (9 grammes, à peine), on pourrait croire que le Troglodyte est un chétif, un fragile. Certes, avec le Roitelet (nous en parlerons plus tard), il est le plus petit passereau de nos contrées mais derrière ce gabarit “poids plume”, se cache un vif aventurier, un intrépide. Volant à ras de sol, bondissant d’une brindille à l’autre, s’arrêtant un bref instant pour repartir aussitôt ; le Troglodyte est un concentré de nervosité sur quelques centimètres de chairs palpitantes et de plumes.

Comme le Geai des chênes, son complice des hauteurs, le Troglodyte est le gardien éveillé du sous-bois, son royaume. Au premier intrus, il alerte la plèbe fourmillante des souches  par un cri semblable à la crécelle qu’agitaient autrefois les lépreux aux abords des villages.

En amour, le mignon est un coquin. Voyez plutôt : dès les premiers réchauffements printaniers, le cœur attisé par les feux des passions, les mâles s’évertuent à bâtir çà et là une quantité impressionnante de nids (on peut en compter des dizaines) qu’ils montreront plus tard à leur dulcinée. Les belles feront leur choix. Mais quand viendra le temps de la couvée, certains galants, peu enclin au maternage, s’éclipseront discrètement le cœur porté déjà vers d’autres conquêtes. Oui, le Troglodyte se révèle parfois polygame.

Si vous êtes profane en matière ornithologique, vous passerez certainement à côté de ce phénomène miniature sans vous en rendre compte. Ce passereau sait se faire oublier et de fait, Dame Nature l’a paré d’une livrée des plus discrètes : brun tendre tirant vers le marron moucheté, son plumage est un excellent camouflage qui le rendrait parfaitement invisible s’il n’était pas trahi par sa queue dressée à la verticale, ses trépignements incessants aux allures de révérence et sa fierté toute gauloise à clamer haut sa présence.

Le mot « troglodyte » en grec fait référence à son habitat, la caverne. Loin de loger au cœur des anfractuosités froides et humides, ce petit passereau, qui côtoye sources et ruisseaux, affectionne les nids ronds et délicats, tout rembourrés de feuilles et de mousses qu’il n’hésite pas à loger dans les recoins les plus inaccessibles que la nature recèle.

Mars sonne le retour des passions, les feuillaisons sont encore timides et les sous-bois dégagés, profitez-en pour approcher discrètement ce charmeur gracile qui sûr de son invisibilité se laisse encore facilement observer.

Bonne observation et belle découverte !

Le Troglodyte en littérature, morceau choisi : 

Lundi 10 février

Les Troglodytes

Pendant que je me promène, ils me sortent entre les jambes, jaillis soudain des bruyères et traversant l’allée presque au ras de terre, aussitôt disparus sans un bruit. Tandis qu’au printemps, à peine sont-ils parvenus sur l’autre rive que, bien en vue sur une branchette, ils poussent des cris stridents qui font savoir leur mécontentement d’avoir été dérangés. C’est probablement que, caché dans les buissons, il y a un nid.

Extrait de “L’Homme des bois”, Jacques Brosse, Stock, 1976.

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♦ L’Alouette des champs (Alauda arvensis)

Ce petit oiseau est un amoureux du soleil. « Si pauvrement vêtu, mais si riche de cœur et de chant », écrivait Michelet, l’alouette est un bravache qui ne craint ni le vent ni les frimas printaniers. Écoutez-le s’époumoner dans le clair du jour et à la verticale des champs. Il fait partie de ces oiseaux qui nous étonnent par leur courage et leur hardiesse à s’élever au-dessus du lot tout en poussant la chansonnette. Lui, il dénote assurément. Mais si on l’entend et on l’écoute bien volontiers, on ne le voit guère. C’est un discret et la plupart du temps, il se colle à la terre qui l’a vu naître.

De février à la fin juillet, ce migrateur se métamorphose en un incroyable ténor céleste. Des trilles s’enchaînant en des babils plus subtils pouvant comporter près de 400 motifs sonores différents. Il grisolle, dit-on et n’hésite pas, gonflé d’orgueil à force de tutoyer le soleil, à défier les plus effroyables rapaces qui furètent sur ses espaces de vie en quête de jeunes poussins à dévorer. 

L’Alouette en littérature, morceau choisi : 

 

L’alouette 

Je n’ai jamais vu d’alouette et je me lève inutilement avant l’aurore. L’alouette n’est pas un oiseau de la terre. Depuis ce matin, je foule les mottes et les herbes sèches. Des bandes de moineaux gris ou de chardonnerets peints à vif flottent sur les haies d’épines. Le geai passe la revue des arbres dans un costume officiel. Une caille rase des luzernes et trace au cordeau la ligne droite de son vol. Derrière le berger qui tricote mieux qu’une femme, les moutons se suivent et se ressemblent. Et tout s’imprègne d’une lumière si neuve que le corbeau , qui ne présage rien de bon, fait sourire. Mais écoutez comme j’écoute. Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans une coupe d’or des morceaux de cristal ? Si je regarde en l’air, le soleil brûle mes yeux. Il me faut renoncer à la voir. L’alouette vit au ciel, et c’est le seul oiseau du ciel qui chante jusqu’à nous. 

Elle retombe, ivre-morte de s’être encore fourrée dans l’œil du soleil. 

Extrait de « Histoires naturelles », Jules Renard, Gallimard, 1984.

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