Lectures

Réflexives ou ludiques, révoltantes ou porteuses d’espérances, voici quelques lectures en partage pour accompagner vos pas cet été. 



 

« Solitudes australes » de David Lefèvre – Extraits

Pourquoi suis-je en sécurité, accroupi, le dos appuyé contre le fût d’un arbre plusieurs fois centenaire. Je ne saurais le dire. Ce n’est pas seulement la formidable énergie qu’il répand ni cette alliance étonnante de robustesse et de délicatesse. Il y a ce sentiment qui persiste et englobe tous les autres sentiments, proche de celui qu’on éprouve à embrasser l’arbre. Le contact de l’écorce produit comme un soulèvement du corps né de la matière transmise. L’arbre est mon parent.  Je ressens entre son aubier et ma chair un rapport ténu, la filiation qui existe de lui à moi. Il n’y a que les êtres à fleur de peau pour s’interroger sur la pensée des pierres ou mûrir l’être des choses et son pouvoir d’initiation. Ceux-là savent ce que l’on éprouve à presser contre soi le corps d’un arbre. Ceux-là voient, dans la relation intime, la beauté s’inscrire en négatif et perçoivent la façon dont les objets sont reliés au cosmos. […] Ce sont des êtres doués d’intelligence sensible, conscients du sens du lien qui unit les éléments. Telle montagne possède une âme, tel rocher transpire, tel torrent s’écoule et épouse les courbes du monde comme une idée qui ne doit rien au hasard. Son lent débit se change en murmure primitif, en un écho venu de loin, chargé de sens. Il en faut ainsi, des êtres à l’écoute des voix de la terre, riches de cette innocence attachée aux racines du monde. Comme ces peuples anciens qui demandaient pardon au gibier avant de le tuer, à l’arbre avant de l’enlever de la forêt. Comme ces cosmogonies au sein desquelles un pacte liait l’homme à la nature. Ne pas la braver mais apprendre à l’épouser, à s’y fondre, à n’y prélever que l’indispensable. Plus que jamais, je suis à même de les comprendre. Je n’ai personne à qui dire l’amour du vierge, la compagnie virile du vent, la chaleur de l’écorce, la respiration du silence assis à mon côté. Tout ce qui nous relie et ne se remplace pas. Côtoyer le sauvage, entrer en connivence avec l’esprit sylvestre et ses émanations rouvre en nous des artères longtemps bouchées par des caillots encombrants.


« Poétique de la marche » de Jean-Luc Le Cleac’h – Extraits

Si j’avais à choisir un animal tutélaire, un totem, j’aurais peut-être opté pour l’escargot. Un animal qui me semble présenter jusque dans sa silhouette, une parenté avec le randonneur.

Autant le dire d’emblée, l’escargot est un animal qui a toute ma sympathie. Sa coquille est une pure réussite – forme, couleurs, fonctionnalité – tout m’impressionne dans cette perfection qui allie les caractères pratique et esthétique. J’aime cette lenteur appliquée, débonnaire, parfois baveuse certes, mais jamais laborieuse, mise par l’animal à poursuivre son chemin mystérieux et manifestement de lui seul connu. Jusqu’à cette trace humide et iridescente, si souvent décriée, qu’il laisse dans son sillage, et qui évoque, selon les jours et l’humeur de celui qui la regarde, l’écoulement de l’eau sur la coque d’un navire ou les turbulences de l’air au passage d’un avion à réaction.

Il me semble voir une espèce de gaieté tranquille, d’ébriété contenue, de joie intérieure, dans l’escargot, lorsque tout au long d’un jour de pluie printanière, nous le croisons dans les champs ou les jardins, ravi – enfin, c’est l’impression qu’il donne en tout cas – de parcourir l’herbe humide. Ce large pied qui se joue de tous les obstacles, de toutes les difficultés du sol – nature, forme, matière – intrigue souvent, amuse parfois, et finalement fascine. Qui a vu un escargot se hisser le long de parois verticales, ou bien encore s’affranchir des éclats de verre ou des lames coupantes d’une scie que le hasard a semé sur son chemin, regarde l’escargot d’un autre oeil, avec une forme de respect. Avec sa lenteur coutumière, son air de ne pas y toucher, il arbore une sorte de candeur touchante, une manière bien à lui de poursuivre l’objectif qu’il s’est assigné et dont rien , absolument rien, ne saurait le distraire.


« Poétique de la marche » de Jean-Luc Le Cleac’h – Extraits

L’espèce humaine n’a jamais autant qu’aujourd’hui le désir de remplir. Sans doute parce que le vide n’a jamais été aussi prégnant. Notre civilisation (qui est peut-être une absence de civilisation) consiste à remplir jusqu’à saturation les derniers espaces vides, à repousser la nuit avec les lumières artificielles, à annihiler le silence à force de bruits. Remplir le monde vivant d’objets, occuper le temps au maximum. Boucher tous les trous, voiler le ciel, obturer l’abîme. Cette civilisation du plein est l’envers du vide sur lequel elle repose – dans lequel elle flotte. Plus les croyances deviennent flottantes, plus le vide s’accroît – plus le besoin de remplir se fait pressant. 

Propos de Yves Ouallet cités par Jean-Luc Le Cleac’h



« Sagesse de l’herbe : quatre leçons reçues des chemins » d’Anne Le Maître – Extraits

Débrancher.

Renouer, si peu que ce soit, avec les cycles naturels. Aller jour après jour des ténèbres de l’hiver aux éclosions du printemps, des marées d’équinoxe aux mystérieux solstices.

Se connaître soi-même comme un être cyclique , avec ses temps de force et de faiblesse, ses moments fertiles et ses périodes où l’énergie reflue.

Laisser la Terre tourner.

[…]

Il n’est pas forcément nécessaire de nous enfermer dans un monastère ou de partir méditer au fin fond de l’Inde. Peut-être nous faut-il juste penser à respirer. Lentement. Être là, maintenant. Corps et âme. Là. Dans l’humble et insignifiant moment présent qui toujours nous échappe, engoncés que nous sommes dans cette fatalité humaine qu’est la conscience du temps. Loin du paradis perdu du passé et des rêves d’un avenir radieux, loin des « si j’avais pu » et des « un jour, tu verras », jeter aux orties regrets et souvenirs, espoirs et craintes – aux orties et aux ronces. […]

À notre tour, en un instant fugace, échapper pour un temps à la course du temps.

Garer la voiture. Suivre la ruelle qui monte vers le bois. Passer le château d’eau et la ligne électrique. Savourer la chaleur du soleil qui est comme un baiser, et le salut de la mésange, là-haut, perchée dans le pommier. Aller dans la lumière un matin de printemps.



« Le Promeneur et le Jardinier » de Fernand Patry – Extraits

« Des ordures… des déchets mélangés à de la terre, à du fumier, à des feuilles et à des branches mortes, ça commence bien la visite du jardin ! Fis-je d’un ton provocateur. Imperturbable, mon guide jardinier se dirigea vers le tas de déchets, se pencha doucement, plongea ses longues et fines mains d’argile dans les feuilles mortes, les brindilles et le fumier et les en ressortit en tenant une large poignée de ce mélange terreux qu’il m’apporta avec précaution comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux.

Humez ce mélange, sentez cet humus. Il se fit entre nous un silence respectueux. Ses yeux contemplaient l’invisible par-delà cet humus. C’est du compost, mon ami. Tout jardinier connait cela. Pour créer un beau jardin, il faut d’abord un bon compost.

Chacun de nous est aussi un jardin, et quand nous vivons des situations pénibles, quand les difficultés assombrissent notre existence, c’est alors qu’il nous faut préparer notre compost. On y jette les broussailles desséchées de nos rêves perdus, le fumier de nos révoltes. Nous découvrons à ce moment-là qu’il nous faut énormément de patience et de travail pour transformer nos échecs en nourriture, nos erreurs en poussière, notre détresse en ferment de croissance.

C’est ce mélange qui deviendra l’engrais de nos rêves et de nos audaces. Mais il faut la patience et le respect des rythmes des choses. Toute croissance nécessite du temps.

Je dis alors au jardinier, maladroitement et avec une certaine candeur : un jour, j’espère que je réussirai à faire un bon compost. »


 

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