Lectures

Voici quelques lectures en partage pour accompagner vos pas… 

« La rondeur des jours » de Jean Giono

Avez-vous déjà lu Giono ? Si ce n’est le cas, il est temps de corriger cette erreur impardonnable ! Délaissez vos romans en cours et jetez-vous à corps perdu dans les écrits de cet auteur manosquin disparu il y tout juste cinquante ans. En guise de première lecture, je vous conseille vivement son recueil de nouvelles « la Rondeur des Jours » qui révèle toute l’universalité monstre de ce poète hors norme, chantre de la Nature et de ses mystères. 

Extrait :

Si devant les gens en pleine santé, l’on prononce les mots ordinaires de la nature : foin, herbe, prairie, saules, fleuves, sapins, montagnes, collines, on les voit comme touchés par un doigt magique. Les bavards ne parlent plus. Les forts gonflent doucement leurs muscles sous les vestes, les rêveurs regardent droit devant eux. Si l’on écoutait à ce moment-là la petite voix de leur âme, on entendrait qu’elle dit : voilà ! comme si elle était enfin arrivée. Ils sentent au fond d’eux-mêmes le grand limon s’émouvoir sous l’arrivée d’une eau fraîche et tout étincelante de force. Nous sommes trop vêtus de villes et de murs. Nous avons trop l’habitude de nous voir sous notre forme antinaturelle? Nous avons construit des murs partout pour l’équilibre , pour l’ordre, pour la mesure. Nous ne savons plus que nous sommes des animaux libres. […]

 



« Les grands cerfs » de Claudie Hunzinger

Genevoix dans la « Dernière harde » fut un des premiers grands auteurs de la langue française à nous parler des cerfs, ces Seigneurs de la forêt. Claudie Hunzinger s’y essaye à son tour et nous plonge dans leur univers étrange et fascinant au coeur de la montagne vosgienne. Une lecture savoureuse à découvrir au coin du feu…

Extrait :

Le clan se cachait. Il n’aimait pas se faire voir en plein travail de transformation et semblait avoir disparu.  Les cerfs font leur nouvelle ramure sur leurs os. Ils produisent de l’os de février à juillet, si bien que leur squelette devient vulnérable. Ils le savent. Ils ont une extraordinaire perception de leur ramure. Ils la connaissent par coeur . On peut les voir marcher avec précaution, entre les troncs d’arbres, comme s’ils portaient un trésor sur la tête, et ça donne l’allure altière de princes à la Cour du roi. 


« Tendre bestiaire » de Maurice Genevoix

En période de confinement, je vous invite à (re)découvrir des auteurs qui ont chanté et sublimé la Nature et ses manifestations. Maurice Genevoix fut l’un deux. Cet écrivain qui avait traversé les abominations de la Grande Guerre, nous a laissé une oeuvre considérable où étincellent, avec force et sensualité, la forêt et les êtres vivants qui la peuplent. Ses tendres Bestiaires sont de véritables pépites qu’il nous faut aujourd’hui (re)lire. 

Extrait : 

Ce sont eux, le Cerf Rouge et la Bête de légende, qui m’ont guidé dans la forêt sans âge. Je sais maintenant la chute de leurs bois, la fourmillante poussée du sang sous le velours des bois nouveaux, la fureur des combats d’automne, et la volupté du ressui au retour des gagnages nocturnes, lorsque monte le premier soleil et que fume sous la caresse le pelage mouillé d’aiguail. Et c’est pourquoi mes certitudes ne peuvent plus être ce qu’elles auraient été , maintenant que j’ai suivi dans la profondeur des halliers, le long des rus où sautent les grenouilles, la vieille biche maigre, la Bréhaigne meneuse de harde, et derrière elle les mâles à haute ramure, le Rouge, le Brèche-pied, l’Épi Noir, et derrière eux les biches aux longues échines, et les faons qui grandissent , déjà hères et portant haut la tête, fiers de leurs petites bosses au front. 

Homme, passant, intrus d’une heure dans la forêt, je sais que les génies des bois , les chèvre-pieds au front cornu, ce sont eux. Les saisons, la montée des sèves, les couvées et les chants, la vibration des millions d’ailes dans la torpeur des étés, le crépitement des gousses mûres qui éclatent par la genêtière, la houlée des vents d’équinoxe où criaillent dans la nuit, loin au-dessus des cimes grondantes, les grands vols des migrateurs, la lente cute balancée, hésiatnte, des premières feuilles à peine jaunies, leur demi-mort qui frôle la terre, palpite un instant, et consent et déjà le chuchotant murmure des feuilles mortes de tant d’automnes, le craquement supplicié des aubiers que tord le gel sous le feu bleu des clairs d’étoiles, le silence feutré de la neige où s’entendent , très loin dans une combe, les coups d’une cognée au travail, et tout près, inattendu, le petit cri vif et pur du troglodyte sous le roncier,  le bourdonnement de la première abeille sur les premiers chatons du saule, les nappes de la feuillote nouvelle qui déjà s’étalent , suspendues, lumière verte où le vol d’un pouillot semble nager jusqu’à son nid, toute la vie de la forêt dans son ardeur, sa beauté sauvage, ses flux et ses reflux plus amples que ceux de la mer, où trouverait-elle incarnation plus émouvante que ces grandes créatures errantes, ces bêtes douces quelle aime et dérobe comme le plus beau de ses secrets ?



« J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond : une vie de John Muir » d’Alexis Jenni

Inventeur de génie doublé d’un amoureux inconditionnel de la Nature, infatigable marcheur qui sillonna le continent nord américain du nord au sud, John Muir aurait pu être millionnaire, il a choisi d’être vagabond. Sa personnalité a inspiré Alexis Jenni (prix Goncourt 2011) dans cet ouvrage fameux qui nous éclaire sur la vie de ce citoyen du monde qui vécut en marge de la pensée américaine de son temps.  » L’homme le plus libre que j’ai jamais connu » dira de lui le Président Theodore Roosevelt. 

Extrait : 

Muir est l’ancêtre légendaire de toutes les explorations, de toutes les joies du premier pas dans la Nature, quelle que soit l’ampleur de ce pas. Dans un panthéon de figures mythologiques, il serait le dieu des enfants curieux, le dieu des enfants heureux de gambader dans l’herbe et de grimper aux arbres, il serait le saint protecteur de la joie d’aller dans le monde en courant. 



« Sur la piste animale » de Baptiste Morizot – Extrait 

Nul n’existe sans laisser de traces. Pister, alors, est une manière très sûre pour apprendre à connaître quelqu’un : de l’ours du Yellowstone aux loups du Var, de la panthère des neiges du Kirghizistan aux lombrics de nos composts d’appartement. À travers les récits de ses expériences de pistage, Baptiste Morizot nous invite à voir par les yeux des grands prédateurs qu’il rencontre. Pister, c’est décrypter les indices et empreintes à la manière d’un détective sauvage pour demander : qui habite ici ? Comment vivent-ils ? Et surtout, comment faire monde commun avec eux ? À partir du terrain, le pistage devient philosophique ; il se transforme en une pratique de la sensibilité, en la recherche d’une autre qualité d’attention. C’est une expédition vers des contrées inexplorées ; nos relations au vivant et à nos animalités intérieures.  


« Nicolas Gayoûle » de Jean-Pierre Otte – Extrait

Tout ce monde, je te le donne. Je te le lègue avec la clef du coeur, la seule qui permette de posséder le monde plus profondément que par des actes de notaire et des billets de banque. Le posséder avec les yeux, les lèvres, les doigts, la pointe du nez, la petite cuillère de l’oreille, les pores de la peau. Ce monde, laisse-le s’empreindre en toi, peser son poids d’odeurs, de signes, de saveurs, car son poids est notre vraie profondeur. Observe les oiseaux, les lys des champs qui ne filent ni ne tissent, et tu sauras que tout est dans la confiance et le secret, dans l’accord au monde, l’accord du coeur avec le creux de l’écorce, la grenouille reliée encore à ses pontes, la gousse qui se rompt et projette ses graines. Tu es en devenir une fête et une fureur. Tu es mouvement dans les grands mouvements qui traversent la terre, les lunes, les vents, les marées, les migrations, les riches transhumances. Le commencement et la fin des temps sont inscrits dans nos destinées et nos désirs. […] 

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« Solitudes australes » de David Lefèvre – Extrait

Pourquoi suis-je en sécurité, accroupi, le dos appuyé contre le fût d’un arbre plusieurs fois centenaire. Je ne saurais le dire. Ce n’est pas seulement la formidable énergie qu’il répand ni cette alliance étonnante de robustesse et de délicatesse. Il y a ce sentiment qui persiste et englobe tous les autres sentiments, proche de celui qu’on éprouve à embrasser l’arbre. Le contact de l’écorce produit comme un soulèvement du corps né de la matière transmise. L’arbre est mon parent.  Je ressens entre son aubier et ma chair un rapport ténu, la filiation qui existe de lui à moi. Il n’y a que les êtres à fleur de peau pour s’interroger sur la pensée des pierres ou mûrir l’être des choses et son pouvoir d’initiation. Ceux-là savent ce que l’on éprouve à presser contre soi le corps d’un arbre. Ceux-là voient, dans la relation intime, la beauté s’inscrire en négatif et perçoivent la façon dont les objets sont reliés au cosmos. […] Ce sont des êtres doués d’intelligence sensible, conscients du sens du lien qui unit les éléments. Telle montagne possède une âme, tel rocher transpire, tel torrent s’écoule et épouse les courbes du monde comme une idée qui ne doit rien au hasard. Son lent débit se change en murmure primitif, en un écho venu de loin, chargé de sens. Il en faut ainsi, des êtres à l’écoute des voix de la terre, riches de cette innocence attachée aux racines du monde. Comme ces peuples anciens qui demandaient pardon au gibier avant de le tuer, à l’arbre avant de l’enlever de la forêt. Comme ces cosmogonies au sein desquelles un pacte liait l’homme à la nature. Ne pas la braver mais apprendre à l’épouser, à s’y fondre, à n’y prélever que l’indispensable. Plus que jamais, je suis à même de les comprendre. Je n’ai personne à qui dire l’amour du vierge, la compagnie virile du vent, la chaleur de l’écorce, la respiration du silence assis à mon côté. Tout ce qui nous relie et ne se remplace pas. Côtoyer le sauvage, entrer en connivence avec l’esprit sylvestre et ses émanations rouvre en nous des artères longtemps bouchées par des caillots encombrants.

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« Poétique de la marche » de Jean-Luc Le Cleac’h – Extrait

Si j’avais à choisir un animal tutélaire, un totem, j’aurais peut-être opté pour l’escargot. Un animal qui me semble présenter jusque dans sa silhouette, une parenté avec le randonneur.

Autant le dire d’emblée, l’escargot est un animal qui a toute ma sympathie. Sa coquille est une pure réussite – forme, couleurs, fonctionnalité – tout m’impressionne dans cette perfection qui allie les caractères pratique et esthétique. J’aime cette lenteur appliquée, débonnaire, parfois baveuse certes, mais jamais laborieuse, mise par l’animal à poursuivre son chemin mystérieux et manifestement de lui seul connu. Jusqu’à cette trace humide et iridescente, si souvent décriée, qu’il laisse dans son sillage, et qui évoque, selon les jours et l’humeur de celui qui la regarde, l’écoulement de l’eau sur la coque d’un navire ou les turbulences de l’air au passage d’un avion à réaction.

Il me semble voir une espèce de gaieté tranquille, d’ébriété contenue, de joie intérieure, dans l’escargot, lorsque tout au long d’un jour de pluie printanière, nous le croisons dans les champs ou les jardins, ravi – enfin, c’est l’impression qu’il donne en tout cas – de parcourir l’herbe humide. Ce large pied qui se joue de tous les obstacles, de toutes les difficultés du sol – nature, forme, matière – intrigue souvent, amuse parfois, et finalement fascine. Qui a vu un escargot se hisser le long de parois verticales, ou bien encore s’affranchir des éclats de verre ou des lames coupantes d’une scie que le hasard a semé sur son chemin, regarde l’escargot d’un autre œil, avec une forme de respect. Avec sa lenteur coutumière, son air de ne pas y toucher, il arbore une sorte de candeur touchante, une manière bien à lui de poursuivre l’objectif qu’il s’est assigné et dont rien , absolument rien, ne saurait le distraire.

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« Poétique de la marche » de Jean-Luc Le Cleac’h – Extrait

L’espèce humaine n’a jamais autant qu’aujourd’hui le désir de remplir. Sans doute parce que le vide n’a jamais été aussi prégnant. Notre civilisation (qui est peut-être une absence de civilisation) consiste à remplir jusqu’à saturation les derniers espaces vides, à repousser la nuit avec les lumières artificielles, à annihiler le silence à force de bruits. Remplir le monde vivant d’objets, occuper le temps au maximum. Boucher tous les trous, voiler le ciel, obturer l’abîme. Cette civilisation du plein est l’envers du vide sur lequel elle repose – dans lequel elle flotte. Plus les croyances deviennent flottantes, plus le vide s’accroît – plus le besoin de remplir se fait pressant. 

Propos de Yves Ouallet cités par Jean-Luc Le Cleac’h

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« Sagesse de l’herbe : quatre leçons reçues des chemins » d’Anne Le Maître – Extraits

Débrancher.

Renouer, si peu que ce soit, avec les cycles naturels. Aller jour après jour des ténèbres de l’hiver aux éclosions du printemps, des marées d’équinoxe aux mystérieux solstices.

Se connaître soi-même comme un être cyclique , avec ses temps de force et de faiblesse, ses moments fertiles et ses périodes où l’énergie reflue.

Laisser la Terre tourner.

[…]

Il n’est pas forcément nécessaire de nous enfermer dans un monastère ou de partir méditer au fin fond de l’Inde. Peut-être nous faut-il juste penser à respirer. Lentement. Être là, maintenant. Corps et âme. Là. Dans l’humble et insignifiant moment présent qui toujours nous échappe, engoncés que nous sommes dans cette fatalité humaine qu’est la conscience du temps. Loin du paradis perdu du passé et des rêves d’un avenir radieux, loin des « si j’avais pu » et des « un jour, tu verras », jeter aux orties regrets et souvenirs, espoirs et craintes – aux orties et aux ronces. […]

À notre tour, en un instant fugace, échapper pour un temps à la course du temps.

Garer la voiture. Suivre la ruelle qui monte vers le bois. Passer le château d’eau et la ligne électrique. Savourer la chaleur du soleil qui est comme un baiser, et le salut de la mésange, là-haut, perchée dans le pommier. Aller dans la lumière un matin de printemps.

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« Le Promeneur et le Jardinier » de Fernand Patry – Extrait

« Des ordures… des déchets mélangés à de la terre, à du fumier, à des feuilles et à des branches mortes, ça commence bien la visite du jardin ! Fis-je d’un ton provocateur. Imperturbable, mon guide jardinier se dirigea vers le tas de déchets, se pencha doucement, plongea ses longues et fines mains d’argile dans les feuilles mortes, les brindilles et le fumier et les en ressortit en tenant une large poignée de ce mélange terreux qu’il m’apporta avec précaution comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux.

Humez ce mélange, sentez cet humus. Il se fit entre nous un silence respectueux. Ses yeux contemplaient l’invisible par-delà cet humus. C’est du compost, mon ami. Tout jardinier connait cela. Pour créer un beau jardin, il faut d’abord un bon compost.

Chacun de nous est aussi un jardin, et quand nous vivons des situations pénibles, quand les difficultés assombrissent notre existence, c’est alors qu’il nous faut préparer notre compost. On y jette les broussailles desséchées de nos rêves perdus, le fumier de nos révoltes. Nous découvrons à ce moment-là qu’il nous faut énormément de patience et de travail pour transformer nos échecs en nourriture, nos erreurs en poussière, notre détresse en ferment de croissance.

C’est ce mélange qui deviendra l’engrais de nos rêves et de nos audaces. Mais il faut la patience et le respect des rythmes des choses. Toute croissance nécessite du temps.

Je dis alors au jardinier, maladroitement et avec une certaine candeur : un jour, j’espère que je réussirai à faire un bon compost. »


 

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