Des déchets radioactifs bientôt à Court-Saint-Etienne ?

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe larguée sur Hiroshima, l’ONDRAF (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies) projette d’enfouir des déchets à haute activité radioactive dans le sous-sol belge.

Elle organise sur le sujet une vaste consultation populaire. Selon certaines sources, 7 sites seraient susceptibles d’être « géologiquement intéressants » pour accueillir ce type de déchets issus des centrales nucléaires de Doel et de Tihange. Parmi les sites évoqués, on retrouverait la Gaume, le Haut-plateau ardennais, la Haute-Fagne mais aussi Court-Saint-Etienne en Brabant wallon. 

Un petit retour en arrière s’impose…

Entre 1974 et 1985, la Belgique a mis en service sept réacteurs nucléaires répartis dans deux centrales de part et d’autre de la frontière linguistique (pour ne pas froisser les susceptibilités communautaires) à savoir : Doel (près d’Anvers) et Tihange (près de Huy). Compte tenu du potentiel de dangerosité de l’énergie nucléaire et du vieillissement des centrales, un plan de cessation du nucléaire a été proposé par le gouvernement en juillet 1999 avec l’arrêt définitif de tous les réacteurs après 40 ans d’utilisation.  En 2015,  nos dirigeants reviennent sur cet accord et prolongent de dix ans la durée de vie des centrales.

Depuis leur création dans les années 70, les déchets radioactifs issus de ces centrales s’accumulent en surface dans des sites protégés et aucune solution n’a encore été trouvée quant à leur assimilation complète et définitive. Actuellement, les déchets sont stockés sur le site de Belgoprocess à Dessel en province d’Anvers mais la solution n’est que temporaire. 

En matière de politique de déchets, il est intéressant de regarder comment font nos voisins avec les leurs. La réponse est glaçante : aucune solution fiable et durable n’a encore été trouvée à ce jour. L’avenir s’annonce plus que compromis pour les générations futures exposées au risque important de contamination radioactive. De par le monde, le constat est toujours le même ; on ne « gère » pas les déchets, on cherche juste des espaces pour les stocker. Un stockage en surface (généralement à proximité des centrales, mais pas toujours) ou en profondeur, dans les couches géologiques imperméables comme le granite ou l’argile. 

Comment en est-on arrivés là ?

Le problème repose sur le choix désastreux fait par la société d’opter pour le nucléaire dans les années 70. Une politique soi-disant « porteuse d’avenir ». Pourtant l’avenir ne fut pas pris en considération puisqu’un problème insoluble s’est d’emblée posé : celui des déchets que cette industrie allait engendrer. Actuellement, dans les connaissances scientifiques et technologies qui sont les nôtres, il est impossible de recycler ces matières qui apparaissent comme un poids d’autant plus pesant sur les prochaines générations qu’elles auront l’obligation de les affronter dans des conditions environnementales, sociales, économiques et politiques que nous ignorons.  

Doit-on s’inspirer de ce que font nos voisins ? 

Tout comme nous, nos voisins sont dans l’embarras (et c’est un euphémisme) face à ce sujet. En Allemagne, qui, en principe, mettra un terme définitif à sa production nucléaire d’ici 2022, les déchets sont toujours bien présents et répartis sur tout le territoire. En tout, c’est près de 28 000 m³ de déchets hautement réactifs qui sont thésaurisés depuis les années 60. On se souviendra que l’Allemagne fut d’ailleurs un des premiers pays européens à proposer l’enfouissement en profondeur. Le site de Asse en Basse-Saxe et ses anciennes mines de sel avait d’ailleurs été choisi pour l’occasion. Une fierté nationale qui fut présentée comme une solution simple et peu coûteuse. Au total, c’est près de 126.000 barils de déchets faiblement et moyennement radioactifs qui y furent entreposés à 700 mètres de profondeur. On jugea que des containers spéciaux n’étaient pas indispensables estimant que le sel suffirait à protéger les fûts pour des millions d’années. Ce « coup de génie » scientifique a viré au désastre quelques années plus tard. Le site s’est transformé en véritable gruyère et la mine s’est fissurée. Plus de 12.000 litres d’eau salée s’y écoulaient chaque jour, menaçant d’entrer en contact avec la matière radioactive et de contaminer les nappes phréatiques. Dans certaines cavités, les fûts se sont écrasés les uns contre les autres sous l’effet des mouvements géologiques. En 2009, le gouvernement fédéral a finalement décidé de démanteler complètement le site. Le total des frais s’élève à plus de 10 milliards d’euros pour le contribuable allemand.  

En France, l’ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), planchant elle aussi sur l’enfouissement en profondeur des déchets nucléaires comme solution « durable et sécurisée » a mis en place une vaste étude sur le sujet depuis les années 90. « Il faut prendre les choses avec sérieux et ne pas brûler les étapes », a-t-on pu entendre. Avec en mémoire le drame de Asse, les ingénieurs de l’Hexagone ont examiné la cartographie géologique française et ont estimé (mais l’ont-ils fait indépendamment de tout lobbying économique et de toute pression politique ?) que la Haute-Marne pouvait être une région suffisamment intéressante en raison de la présence d’argile a faible perméabilité en sous-sol.

Bure, un « exemple » de projet d’enfouissement en France

Le projet Cigéo (c’est comme cela qu’il se nomme) mené par l’ANDRA s’est implanté à cheval sur les départements de la Meuse et de la Haute-Marne. Deux régions a très faible densité de population (pour la Meuse seulement 30,1 hab./km² en 2017, contre une moyenne nationale de 103,7 hab./km² ) avec quelques villages disséminés sur un territoire presque exclusivement consacré à l’agriculture intensive. Le travail y est rare et recherché. L’arrivée du projet (et avec lui sa manne d’emplois promis) fut considéré comme une aubaine. Les municipalités se sont d’ailleurs vues aidées par l’afflux important d’argent, comme par enchantement. Autour du site de Bure, choisi pour le laboratoire d’enfouissement, on ne compte plus les églises, les monuments historiques et les infrastructures routières refaits grâce à l’heureux sponsoring financier de l’Agence subventionnée par l’Etat français. Sucrerait les élus locaux et les collectivités locales pour faire passer plus facilement la pilule…radioactive ?  

Même s’il ne s’agit encore que d’un laboratoire, le projet Cigéo s’accélère sous la pression du politique et à terme, ce sont tous les déchets nucléaires de France qui vont se retrouver dans le sous-sol de Bure (avec les conditions d’acheminement que l’on imagine) et ce malgré l’opposition courageuse et tenace de nombreuses associations environnementales et d’un grand nombre d’habitants de la région. Ce projet pharaonique a déjà coûté plusieurs milliards d’euros et c’est loin d’être fini. Une visite sur le site en dit long sur ce qui s’y passe. La zone, ultra protégée, ressemble à une base militaire perdue en rase campagne. La surveillance est des plus strictes. Sur les abords immédiats, tout un complexe hôtelier est sorti de terre pour accueillir les scientifiques et les ingénieurs en déplacement mais les allées restent désertes et les déplacements rares. Comble de l’ironie, un conservatoire pour la biodiversité a même vu le jour pour préserver la faune et la flore de la région. 

Qu’en est-il des solutions pour les déchets nucléaires chez nous ?

La Belgique n’a pas attendu pour plancher sur le sujet. En vérité, l’ONDRAF et le Centre belge de recherche nucléaire (SCK-CEN) travaillent conjointement depuis plusieurs années sur des solutions de stockage. Pionnière en 1980, la Belgique avait déjà commencé la recherche sur le stockage en couches d’argile, avec la construction du laboratoire de recherche HADES (site situé à Mol en province d’Anvers) et enfoui à 225 m de profondeur. Depuis près de 40 ans, des recherches ont été menées sur le comportement de l’argile dans le stockage des déchets de haute activité. Mais derrière ce projet, il y a la volonté de mettre en oeuvre une nouvelle technologie à travers le projet Myrrha. 

Le projet Myrrha du SCK-CEN vise à permettre le traitement des déchets nucléaires par transmutation, en réduisant le volume des déchets d’un facteur 100 et la radiotoxicité d’un facteur 1000. Outre le rôle que le Myrrha entend jouer dans la recherche pour réduire la demi-vie et la quantité de la plupart des déchets radiotoxiques, cette infrastructure vise à l’approvisionnement continu en isotopes médicaux et à la production de silicium dopé, un composant clé pour les circuits électroniques des applications des énergies renouvelables et des voitures hybrides. Les fameux véhicules « verts », pas si vert que cela au fond ! 

Déchets toujours présents…

Quoi qu’il en soit, la problématique des déchets reste entière (même si l’on parvient à réduire leur quantité et leur spectre radioactif). Au total et à ce jour, la Belgique compte 66 000 m³ de déchets radioactifs (chiffres fournis par l’ONDRAF en 2019) dont 13 500 m³ de déchets hautement radioactif (ce qui représente cinq piscines olympiques remplies). Le tout stocké jusqu’à présent sur les sites de Dessel (voir plus haut) mais aussi de Doel et de Tihange. Rappelons qu’un déchet radioactif est un résidu d’activité nucléaire qui émet un rayonnement ionisant riche en énergie. Autrement dit : une irradiation qui peut modifier les atomes qu’elle traverse et donc endommager les tissus vivants, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur notre santé et notre environnement. Pensez qu’il faudra près de 300.000 ans avant que ces produits ne deviennent parfaitement inertes et inoffensifs. Si on convertit ce temps en générations d’individus (une génération équivalent à plus ou moins 25 ans), il faudrait près de  12 000 générations pour être définitivement débarrassé du problème. 

Une campagne de consultation 

En avril dernier, l’ONDRAF a lancé une campagne de consultation (étonnamment discrète, il faut l’avouer) sur son site en ligne. En clair, elle souhaite consulter la population sur l’opportunité d’un stockage géologique ou souterrain sur le territoire belge. Ainsi, sur le site de l’Organisation, on peut lire « la proposition actuellement sur la table, ainsi que le rapport sur les incidences environnementales qui l’accompagne, font l’objet d’une procédure légale, qui outre la consultation du public, nécessite l’avis de plusieurs instances officielles. Nous invitons tout le monde à participer à la consultation publique du 15 avril au 13 juin 2020 inclus« .

Les réactions d’une ministre… luxembourgeoise

Le Grand-Duché du Luxembourg par l’intermédiaire de sa Ministre de l’Environnement, Carole Dieschbourg, fut le premier à alerter les médias. C’est d’ailleurs sur le site de son ministère qu’apparaissent les sites potentiels (lien ici). Dans la foulée, notre Ministre fédérale de l’Énergie, Marie-Christine Marghem (MR) a réagi à ce qu’elle a estimé être « une campagne de désinformation de son homologue luxembourgeoise ». Dans une conférence de presse réalisée suite à cet échange quelque peu tendu, la Luxembourgeoise a dénoncé les « incohérences » et le « manque de transparence » de la procédure lancée par la Belgique. On ne peut lui donner tort. 

La stratégie du choc

En vérité les Belges sont une fois de plus pris de court face à cette « stratégie du choc ». Comme pour la 5G, il y a peu, de grands consortiums tentent de faire passer des projets douteux dans des périodes où les citoyens ont la tête ailleurs. La détresse pandémique prenant tout le champ, tout entiers affairés à nous préserver d’un microbe, nous en avons oublié le reste. « Face à l’obligation de subir, nous avons le devoir de savoir », disait le biologiste Jean Rostand, militant anti-nucléaire convaincu. Mais que sait-on réellement du projet qui se cache derrière cette consultation ? Et quels sont les risques que nous encourront ?  Ne condamnons-nous pas définitivement l’humanité à venir ? 

Pour l’instant l’ONDRAF n’est qu’à la phase première de consultation. C’est dit et redit par ses représentants. Les informations qui circulent sur le site du Ministère luxembourgeois de l’environnement ne sont pas reprises sur le site de l’Organisme belge. Silence radio quant aux sites potentiels. Cependant, la presse belge revient à la charge.   

Cette problématique des déchets mérite toute notre attention. Notre énergie aussi. Biologiquement parlant, le déchet est matière nécessaire : il contribue au cycle et à la vie même. Ca, c’était le cas jusqu’à ce que la modernité lui mette des bâtons dans les roues. Le XXe siècle triomphant a conçu des matières qui, pour un grand nombre d’entre elles, ne retournent plus dans le cycle dynamique et vertueux du vivant ; OGM, plastique, nanoparticules, Teflon, autant de matières rendues quasiment indestructibles et qui mettent un temps considérable (plusieurs milliers voire millions d’années) à se désagréger, occasionnant des bouleversements biologiques irrémédiables sur les êtres vivants. On en perçoit aujourd’hui les conséquences désastreuses.  

Face à l’enjeu des déchets nucléaires, le risque est grand de voir apparaître des mutations dont nous ne pourrions maîtriser la portée. Cette aventure prométhéenne moderne sonnera-t-elle le glas de l’aventure humaine ? La Terre s’en sortira toujours mais les hommes ? 

Aucune bonne solution n’existe

Le monde scientifique international chargé de ces questions cherche des solutions à ce problème insoluble. Les plus farfelues ont déjà été formulées comme l’envoi dans l’espace ou l’enfouissement sous la calotte glaciaire. Les plus dangereuses aussi (qui se sont hélas bien concrétisées) ; rappelons-nous que la Belgique (comme bon nombre de pays européens) largua en haute mer quantité de fûts radioactifs dans les années 70. Même si notre pays cessa cette pratique en 1982 sous la pression des écologistes, on a fort à parier que des surprises peuvent encore survenir dans les prochains siècles pour ces déchets immergés dont on n’a pas fini de parler. 

Alors que faire ?

La complexité du dossier et le manque de décisions politiques cohérentes et courageuses ont contribué à précipiter la situation vers une impasse. Il faut pourtant travailler dès maintenant à des solutions soutenables et qui ne mettent pas en péril le monde à venir. Toutes les pistes n’ont pas encore été explorées et le débat public doit avoir lieu. Une certitude demeure ;  l’enfouissement ne solutionne rien. Tous les pays qui s’y engagent savent que ce n’est qu’une solution d’attente. Un « capital » mortifère transféré aux générations de demain et à charge pour elles, de trouver la solution miracle pour y remédier.  

On dit souvent qu’on juge la valeur morale d’une société à son respect pour les aînés. J’ajouterai que le jugement pourrait aussi se porter sur l’intérêt que l’on accorde à nos  enfants et aux générations à venir. À défaut de nous être hissés à l’échelle d’une humanité généreuse et portée au soin de l’autre, nous nous précipitons, par vanité et ambition, vers notre propre anéantissement. Tâchons toutefois d’en freiner la chute. 

F.M.

Le 22 avril 2020

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