Un jour, un oiseau : le Martinet noir

Se coursant l’un l’autre, papillonnant follement leurs longues ailes noires tendues comme des arcs, les Martinets slaloment de vertige et d’allégresse entre les maisons de la Place. Par la fenêtre donnant sur la rue, je les vois qui s’offrent des jeux de courses sans fin avec les Hirondelles, leurs cousines des airs.

Les Martinets noirs ont l’avantage de la vélocité et de la hardiesse avec leurs accélérations subites et brutales qu’aucun autre oiseau ne pourrait égaler. À fendre les airs, ils n’ont pas leurs pareils. Ces seigneurs célestes sont de la race des intouchables et je les admire pour leur incroyable agilité à peinturlurer le ciel de leur indéniable légèreté.

La Place s’est animée vers les 19H. Il se prépare un concours dont je ne sais l’enjeu. Les Martinets se sont donné le mot ; ils trissent d’un concert effroyable qui éclate sur les façades et sur les toits. Un ballet inquiétant prend forme, animé d’un sens, d’une rotation réfléchie. Cela dure près de dix minutes. Jamais ils ne s’arrêteront, jamais ils ne poseront – ne fût-ce qu’une fraction de seconde – leurs corps étroits et fuselés aux rebords des corniches. À pleins poumons – et quels poumons ! – ils s’engouffrent dans les rues pavées, frôlent les façades brunies de poussières, chatouillent les pointes vertes des Charmes, font frissonner les cornes des cheminées. Ils glissent sur les toits et c’est prodigieux.

Les Hirondelles qui se sont jointes au tournoi abandonnent déjà la partie, une fois de plus. Le Martinet est le roi. Aucun concurrent ne viendra le détrôner à ce jeu-là. Comme mus par un élan commun, ils font corps en se suivant sans se coller, se poursuivent sans se perdre de vue. S’excitant l’un l’autre à des pointes de vitesse époustouflantes, aiguisant leurs forces à cette concurrence dure et âpre. Ils tournent, tourbillonnent, relancent encore leurs corps pliés comme des faux, toujours plus vite, dans un rythme soutenu et dans une espèce d’euphorie grisante.

Je tente d’immortaliser l’instant qui se dégage de cette scène mais ma caméra ne retient que de brefs traits noirs sur l’écran. Cela va trop vite. Ils sont vingt, dix, cent, plus encore ? La vitesse les démultiplie outrageusement rendant tout comptage impossible.

Puis, brusquement, comme c’est arrivé quelques minutes plus tôt, ils disparaissent. Les Hirondelles se retrouvent seules et reprennent petit à petit possession des lieux. La Place reprend une douce tranquillité.

Où sont-ils à présent ces formidables ailerons noirs ? Ont-ils touché les cieux ? On dit que le Martinet peut s’élever à plus de 2000 mètres d’altitude pour ensuite se laisser descendre en planant. On dit beaucoup de choses de cet oiseau merveilleux et si peu terrestre finalement. D’éminents savants ont calculé que le Martinet passait près de neuf mois par an dans les airs sans jamais toucher terre. Se nourrissant d’insectes happés en vol, buvant l’eau aux nuages ou à fleur de points d’eau, dormant en plein ciel. Ne se posant au final que pour nicher. Même leurs passions amoureuses sont aériennes.

Les amoureux de la vitesse devraient avoir cet oiseau comme emblème. On devrait édifier des statues à la gloire de ce héros des cieux qui jamais vraiment ne sieste plus de quelques minutes par jour.

Je ne sais ce qui m’émeut le plus chez cet oiseau. Est-ce sa perpétuelle énergie ? Son courage à affronter les tracas du temps sans jamais se lasser ? Son agilité déconcertante ? Ou simplement sa trop brève destinée ? Car le statut exceptionnel de cette espèce a ses revers ; il faut toujours payer un tribut à la grande faucheuse quand on est pourvu de trop de dons. L’oiseau est une comète et ne nous côtoie que pour un bref instant. Peut-être le Martinet insuffle-t-il dans nos quotidiens une part d’incroyable légèreté. Peut-être nous apprend-il, l’espace d’un court instant, à faire fi de nos pesanteurs d’hominidés et tendre la tête vers les cieux ?

P1010247
Photo Francis Stehlin

Leur inaccessibilité font d’eux des demi-dieux qui biberonnent aux mamelles des orages, boivent aux étoiles et banquettent à la table des dieux où nous n’avons plus place. Ils sont d’une autre dimension. Telles des stars, toujours plus inaccessibles aux enfants avides de modèles que nous sommes.

De la fenêtre où je me suis installé pour assister à cette rencontre incroyable, Le Martinet a disparu comme il arrivé, dans un éclair de beauté, rejoignant peut-être là-haut, tout là-haut, le magnifique destin des êtres libres et sereins.

Le 24 juin 2020

F.M.

Photo mise en avant : Wim Deloddere

Prochainement : La Chouette hulotte 

Découvrez les autres oiseaux de la rubrique « Un jour, un oiseau ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s