Un jour, un oiseau : le Chardonneret

La Madonna del Cardellino est une oeuvre de jeunesse du peintre Raphaël. Le tableau, qui date de 1506 a probablement été réalisé à Florence pour le compte de Lorenzo Nasi, un riche commerçant de tissu. Au centre de la toile, on distingue le petit Saint-Jean serrant dans le creux de sa main potelée un Chardonneret que cajole l’enfant Jésus.

Les deux bambins sont sous le regard bienveillant de Marie qui trône sur un rocher. Le portrait est touchant de grâce. En arrière-plan, une nature apaisée se dessine traversée par les eaux d’un fleuve – serait-ce l’Arno ? Le Chardonneret a été représenté à maintes reprises dans l’art pictural. L’ornithologue américain Herbert Friedmann a répertorié quatre-cent-quatre-vingt-six oeuvres qui présentent l’oiseau dans la peinture italienne de la Renaissance du XIVe à la fin du XVIe siècle. Un succès dû au symbole que l’oiseau représente : la passion christique. La légende raconte que pris de compassion devant les souffrances de Jésus cheminant vers le lieu de son supplice, un chardonneret se mit en devoir de retirer une à une les épines de sa couronne. Le sang avait jailli et avait aussitôt couvert le visage de l’oiseau marqué à jamais.

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La Madonna del Cardellino – Raphaël

On retrouve notre Chardonneret dans le triptyque hallucinant de Jérôme Bosch, Le Jardin des Délices, datant de 1503. Dans la partie centrale du tableau , une procession de volatiles aux proportions démesurées s’achemine cahin caha vers un lac de baies et de fruits rouges où baignent Adam et Ève. En tête du cortège, un Chardonneret triomphant se fait guide de cette troupe hétéroclite et plumée sortie de l’imagination sidérante d’un peintre hors norme.

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Le Jardin des délices (détail) – Jérôme Bosch

Plus tard encore, vers 1654, c’est autour du peintre hollandais, Carel Fabritius, élève de Rembrandt, de mettre cet oiseau à l’avant-scène. Sa composition, une huile sur panneau d’à peine 33 cm sur 23, est certainement la plus émouvante qui nous a été laissée d’un Chardonneret. Ce dernier, unique sujet du motif, nous laisse comme un goût étrange en bouche ; loin de la naïveté ou de l’exubérance des oeuvres précédentes, son auteur parvient à nous toucher en nous montrant toute la détresse de l’animal enchaîné. Son oeil, comme luisant d’une larme, interroge notre passivité complice. 

Le Chardonneret - Carel Fabritius
Le Chardonneret – Carel Fabritius

À travers ces oeuvres, les peintres nous questionnent sur le rapport de l’homme à l’oiseau. Au-delà des codes, des modes, des convenances picturales et des cultures (religieuses ou non), nous ne lisons que le long chemin de croix d’un animal contraint, prisonnier de son charme et de sa beauté sauvage.  

Pour que l’oiseau retrouve toute sa pleine liberté, picturalement parlant, il faut aller voir du côté de l’oeuvre originale et atypique d’Anna Maria Sybilla Merian. Un femme, enfin. Cette artiste qui vécut au XVIIIe croqua la nature en naturaliste ; sans religiosité et sans emphase. Plutôt spécialisée dans la représentation imagée des insectes – espèces méprisées autrefois tant le rampant était considéré comme vil et sournois, elle croqua toutefois quelques passereaux dont on garde la trace. Le trait manque parfois de rigueur mais il démontre la volonté de nous révéler l’oiseau sans entraves, loin de l’asservissement des hommes.

Le Chardonneret - Maria Sibylla Merian
Le Chardonneret – Maria Sybilla Merian

Dans son milieu naturel, le chardonneret affectionne tout particulièrement les espaces ouverts, arborés et buissonneux. Son biotope répond à deux exigences : la présence d’arbustes élevés et une strate herbacée riche en graines diverses. Pour que l’espèce puisse subsister, l’habitat importe grandement. Si les lois européennes protègent ce fringillidé et son environnement, les pays méditerranéens sont quant à eux confrontés à une pression urbanistique et à un braconnage qui mettent à mal la survivance de cette espèce si commune autrefois dans ces régions.

Le drame qui touche le Chardonneret est semblable au drame qui se joue en tout temps et en tout lieu sur la Beauté. Victime fragile et innocente de la grande dévoration sans scrupule, individualiste et vaniteuse des hommes. 

Jean-Claude Carrière dans son recueil Le Cercle des Menteurs nous souffle une possible solution pour ces êtres prisonniers des volières. Ce remède, il faudrait le renseigner aux oiseaux. Il pourrait mettre un terme définitif à leur enfermement. Je vous le confie ici. Au temps du roi Salomon, un riche marchand possédait un Chardonneret doté d’un chant exceptionnel. Dans sa cage, l’oiseau ne manquait de rien et chantait, des heures durant pour l’émerveillement du voisinage. Un jour, alors que la cage avait été transportée sur un balcon, un oiseau s’approcha, échangea avec le chardonneret et s’envola. Depuis, le volatile restait silencieux. Désespéré, l’homme l’amena chez le roi Salomon, qui connaissait le langage des oiseaux. L’oiseau dit a Salomon :

– Autrefois je ne connaissais ni chasseur, ni cage. Puis on me présenta un piège appétissant et j’y tombai, poussé par mon désir. L’oiseleur m’emporta, me vendit au marché, loin de ma famille, et je me retrouvai dans la cage de ce marchand. Je me lamentais jour et nuit, lamentations que cet homme prenait pour des chants de reconnaissance et de joie. Jusqu’au jour où un autre oiseau vint me dire : “Cesse donc de pleurer , car c’est à cause de tes gémissements qu’on te garde dans cette cage.” Alors je décidai de me taire. Après avoir traduit ces mots au marchand, ce dernier se demanda : “À quoi bon garder un Chardonneret , s’il ne chante pas ?” Et il lui rendit la liberté.

F.M.

Le 19 mai 2020

Photo : Jo de Pauw

Prochainement : Le Coucou 

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