2020, chronique d’une année nature

1 janvier 2020

Le long du vieux canal Charleroi-Bruxelles à Feluy,

Sur le canal désormais rendu à la nature, mouettes et colverts se font une place au soleil pour ce premier jour de l’an. La piétaille des eaux caquette dans le froid du jour. À deux brassées de là, sous les branches d’un saule, un cygne souverain, ignorant la plèbe palmée qui s’ébroue, lustre son plumage d’un blanc immaculé. Les eaux indolentes du canal ont des miroitements de feu. Les reflets trompent l’oeil en des éclairs éblouissants. Ce premier jour est beau dans son silence habité. 

Un peu à l’écart, derrière des ronciers et des lierres en cascade, une carrière désaffectée s’offre au temps qui passe. Le minéral en impose au vivant par sa seule présence de sédimentation séculaire. L’eau d’exhaure a créé là un vivier tranquille pour quelques foulques solitaires. Un panneau au pied de la falaise annonce le danger d’éboulement mais la verticalité minérale n’en a cure. Elle est là, sublime, confondante et se moque de la brièveté de nos existences. 

Je cherche du regard un « je ne sais quoi » qui se cache dans les anfractuosités rocheuses. Les crevasses font saillies en cortège et laissent entrevoir des nichées abandonnées aux touffes de ronces. Sur le couvert, en aplomb, des arbres squelettiques qui ont tant souffert des chaleurs estivales se refont une santé en exhibant leurs corps boisé et nus ruisselant d’ombres.

Je voudrais être peintre, aquarelliste à la main sûre pour fixer ces instants. Alors je reste un peu dans l’attente de quelque chose à prendre. Patience récompensée : un trait bleu turquoise fend l’air à hauteur d’eau. Le Martin-Pêcheur me fait grâce de sa présence.

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2 janvier 2020

Le Fond des Mais, vallée de la Thyle 

Au coeur de la vallée de la Thyle, entre le village de Sart et le hameau de Suzeril, s’étendent des terres marécageuses appelées poétiquement « fond des Mais ». Là, au bord du cours d’eau, et loin des hommes, des castors ont depuis un an établi leurs quartiers. Le coin est sauvage et s’embroussaille sournoisement durant l’été. Rares sont les promeneurs qui s’y aventurent car on y décèle à peine le sentier. À l’hiver, en revanche, on peut s’y frayer un chemin entre les vieux peupliers que les coups de vent ont couché dans un enchevêtrement de château de carte.  

Longeant la Thyle, affluant de la Dyle brabançonne, des coulées de castors, mammifères aquatiques par excellence, se perçoivent à celui qui peut en lire les traces. En berge, tous les 10 mètres, le sol se creuse en toboggans perpendiculairement à la rivière. Des empreintes doigtées marquées sur le frais limon sont autant d’indices qui ne trompent pas : le castor n’est pas loin. Ici et là, taillés en crayons pour une nouvelle année besogneuse, des baliveaux de noisetiers sont jetés à même le sol et traînés dans le sens de la rivière. Des copeaux frais groupés en chapelets s’amoncellent au pied d’un arbre à l’espérance de vie désormais réduite comme peau de chagrin. Tout autour, on perçoit le chantier de ces enfiévrés rongeurs. Point d’activité pourtant, tout semble désert car le travail ne commencera que d’ici quelques heures, quand la lumière du jour tombera sur le marais. Les derniers rougeoyants éclats de lumière répondent aux rouge sang des aulnes débités. Sous une souche noire et carbonée, un troglodyte piaille. Le froid tombe, les eaux suintent d’un sol gorgé de mousses et jonché de bois morts. 

En remontant le sentier qui longe le talus du chemin de fer, un brocard s’est enfuit. 

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3 janvier 2020

Les Aiguilles de Chaleux  

Le ciel gris enfumé du petit matin hésite entre bruine et fin crachin. À coup sûr, la pluie sera de la partie et des perles d’eau atomisantes s’épanchent en longs baisers. Chaleux, petit hameau coincé entre Ansremme et Gendron dans la vallée de la Lesse est enfin rendu à sa tranquillité hivernale. On fait silence derrière les portes et rien ne bouge. En bord de rive, le cours d’eau gonflé d’une eau vive et brunâtre racle ses berges en des élans de dévoration.

Le spectacle du jour est sur les hauteurs : le minéral a pris d’assaut la vallée et l’enserre de ses bras d’airain. La Chandelle, étonnant piton vertical à l’allure d’une aiguille de Bavella, se dresse tel un géant condruzien. La Chandelle, comme d’autres pitons du même acabit, fait partie d’une formation rocheuse appelée “les aiguilles de Chaleux”. Nées à une époque où s’accumulaient dépôts sur les fonds marins et où se déployaient sur terre les vastes forêts du Carbonifère. Ici, patiemment, au fil des siècles, les boues carbonatées charriées en des temps antédiluviens se sont muées en induration de roches.

“Tu t’endurcis ou tu t’effaces”, devise de la pierre, et à Chaleux, le calcaire malicieux a joué des tours en se frottant aux eaux magnésiennes. Cela donne des dolomites façonnées comme des lames verticales. De vraies lames de voyous à taillader les cieux.

Sur une d’elle, aux deux tiers de sa hauteur, une grotte comme une bouche de gorgone édentée, sonne la levée de la brume sur la rivière. Avec un peu d’imagination, on distinguerait, au fond de cette caverne désormais inaccessible, la silhouette trapue d’un hominidé craquant son allumette à la veillée en contant des historiettes d’un autre âge.

Le chemin s’embourbe en bord de Lesse. La piste que je suis a laissé les traces de mes contemporains bipèdes. Aujourd’hui, il n’y a personne ni devant ni derrière, c’est ma chance. Avec frénésie et sans s’apercevoir que je l’observe, un Merle picore un carré d’herbes et s’en fait une pelade. La fange terreuse se colle à mes semelles. Je slalome entre les flaques en m’agrippant aux branches basses des épicéas qui parfument mes doigts de résine citronnée. Les conifères semblent avoir été plantés là pour canaliser les hordes bataves de l’été. Sur la droite, au-delà d’une pâture sertie de frênes et d’érables qui s’en vont dans leur jeunesse, la Lesse roucoule un enchantement pour les fées et les nutons.

La montée raide vers Furfooz s’empierre et les affleurements ont des airs de chemin muletier de Haute-Provence. Au sommet, le soleil perce et gagne une trouée dans le gris du matin. Je suis trempé mais la vue est belle au panorama. Comme dernier salut à la vallée, je jette un regard sur Chaleux qui se love comme un chat dans le méandre de la Lesse.

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4 janvier 2020

Le Bois de Lauzelle, Louvain-la-Neuve

Il est des endroits que l’on voudrait innombrables et à jamais préservés de l’inconscience des hommes et de leur calcul mercantile. Le Bois de Lauzelle est un de ces endroits ; beau, précieux, nécessaire. Au coeur du Brabant wallon, province faisant désormais partie de la grande agglomération bruxelloise, ce bois de près de 200 hectares est le dernier reliquat d’une forêt charbonnière qui poussait là il y a plusieurs siècles. Petit frère de la forêt de Soignes et de la forêt villersoise, dernier écrin de verdure dans le grand chaos de nos univers bruyants, puants et gris de routes et de concentration urbaine. Le Bois de Lauzelle est un bijoux de nature et de biodiversité qu’on laisse sagement maturer. 

L’UCL, propriétaire de ce territoire forestier, eut la sagesse en son temps de confier la gestion sylvestre à un homme d’une humilité rare, Jean-Claude Mangeot. Ce garde forestier a passé son temps à lire la Nature. Elle s’est tout infusée en lui et il s’en inspire, en toute modestie. Il a compris qu’on ne force pas la Nature et qu’il faut avant tout la comprendre. Année après année, patiemment, avec justesse et philosophie, il a fait naître sur ces quelques arpents de terre boisée des milieux variés riches en espèces faunistiques et floristiques. Le tout vibrant dans une belle harmonie.  

Le forestier est aussi poète. Tout jardinier n’est-il pas un peu poète ? Voyez ces oeuvres aux détours des chemins ; arbres retournés, fontaines chuchotantes, notes explicatives éclairantes qui vous convient à croire aux fées, aux dryades ou aux nutons qui peuplent la forêt quand la nuit tombe. Il faut se laisser guider dans ce jardin d’Eden, s’enfoncer par les sentes balisées et tendre l’oreille aux chants de l’Invisible et au murmure des eaux du Blanc-Ry qui s’égaillent dans la vallée.

Jean-Claude Mangeot partira bientôt à la retraite. La forêt va perdre l’un de ses plus fidèles compagnons. Gageons qu’elle en retrouve d’autres qui sèmeront, eux aussi, par leurs actions des graines d’espérance et de poésies émerveillées dans ces espaces si précieux à l’équilibre naturel et au bien-être de nos existences.

Pour cette nouvelle année, je fais le souhait de voir se multiplier sur notre territoire des lieux comme celui-là et des hommes de cette essence. Ces présences sont assurément indispensables à notre survivance.

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5 janvier 2020

Le rocher du Hérou, Nadrin

Le sentier caracole en descendant le Hérou. L’exercice demande une sacrée dose d’équilibre et d’attention, un pied sûr aussi car les pierres et les racines qui ponctuent la piste sont glissantes comme des anguilles. En contre-bas, l’Ourthe m’appelle avec son roulis tumultueux à voix de sirène. Le cours d’eau a raboté la falaise ardennaise et s’en va défier La Roche. Sur la Cresse des tchfôs mangée par les lichens et les mousses, je songe à la déesse Arduena au premier temps des Celtes. Elle qui donna son nom au massif. On la représente chevauchant le sanglier, telle une Artémis gauloise. La rivière ne serait-elle pas sa longue chevelure brune écumante ?

Celui qui veut voyager loin doit d’abord apprendre à voyager profond, disait Jean-Pierre Otte. Ce sentier m’y invite. Plus je descends vers la rivière et plus je plonge au-dedans de moi et de mes palpitations intérieures.

Le sentier mène à la rive. Il faut bifurquer à droite et prendre le chemin de l’aval, longer le cours d’eau sur plusieurs kilomètres. Côtoyer la rivière et en caresser ses courbes. La ripisylve a grignoté sa part d’espace et les eaux gonflées par les pluies de ces dernières semaines ont rétréci encore le passage. Je comprends très vite qu’il faudra pactiser avec la rivière pour en sortir. Mais l’Ourthe me donne aussi à voir ce qu’il y a de rare : le silence et la beauté d’une nature où l’homme s’est finalement résolu. Ici , sur les versants abrupts et ombragés, tout exploitation est vouée à l’échec. Alors les hommes ont déserté et la nature fait désormais le jeu. Des charmes, déracinés par l’érosion et couchés par les vents gisent de travers et ralentissent la marche. Ce qui est mort donne à vivre. Les racines livrent des secrets et sur les branches piquetées d’insectes, des mésanges nonnettes s’agitent avec gourmandise.

Plus loin, la roche schisteuse et effeuillée fait saillie. Elle fait apparaître un vert velouté qui domine. L’air est bon et invite à la halte. Sur une grume de chêne, je me fais un pique-nique. À ma droite, sous un noisetier qui balance négligemment ses châtons au rythme du courant, des castors ont laissé des copeaux en éclats.

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6 janvier 2020

Le long de la Dyle, Court-Saint-Etienne

La marche m’est salutaire et m’ouvre l’esprit. Longtemps, j’ai ignoré ses bienfaits et j’ai cru durant des années que seul le décors de mes pérégrinations importait. En vérité, il n’en est rien. La marche où qu’elle soit pratiquée est facilitatrice de bien-être mental et semeuse de pensées fécondes. Ce n’est pas moi qui le dis mais bien les chercheurs Marily Oppezzo et Daniel Schwartz de l’Université de Stanford en Californie qui ont découvert en 2014 que la créativité de l’homme augmentait jusqu’à 60% lorsqu’ils marchaient n’importe où et ce dans une limite de durée d’une quinzaine de minutes. Une créativité augmentée bien plus supérieure à celle de sédentaires.

Oui, la marche stimule notre imagination et nous donne matière à vivre.

Des prescriptions de marche, voilà ce que nous devrions soumettre à nos hommes politiques pour que des solutions aux problèmes sociétaux voient le jour. Marches partagées (car les idées se partagent et s’enrichissent au sein de l’échange) et marches au coeur du monde (pour que les propos puissent s’illustrer) pour oxygéner nos démocraties moribondes. 


7 janvier 2020

Le long du RAVEL, Ottignies

J’aime la friche, ce dernier espace ensauvagé de notre quotidien. J’aime la friche car c’est le territoire ramené à sa plus simple expansion de liberté. De liberté vraie et d’inventivité aussi. La friche est trompeuse pour le non initié qui n’y voit que fouillis, débordement et disgrâce. Moi, j’y vois une anarchie folle est souveraine, annonciatrice de trésors cachés qui nous surprendront aux beaux jours. Il est vrai que l’hiver nous révèle faussement désolation et décrépitude :  les herbes grasses envahissent la parcelle, les tiges, reliquats des vivaces, sont brûlées et étêtées de leurs bouquets odorants. Le chaos domine sur les gravats  et les briquaillons jetés là. Les branches mortes, précipitées sous le couvert, ne gagnent pas à se faire connaitre. Mais tout cela est vie et rentre dans le jeu. Car sous cette friche, repose, protégées des frimas du vent glacial, les promesses d’un printemps et d’un été. Avec patience et obstination, lenteur et persévérance, des graines vont éclore et, gonflées de sève et de soleil, éclater en mille perles florales. 

Il faut être patient. Repérer l’endroit précis de la découverte et revenir au printemps. Je jubile déjà car je sais les plantes qui croîtront là et les promesses à venir. La nature qui règne sait la valeur de ces biens-là. Ce qui grouille, gazouille et vibre aussi : les rongeurs y trouvent asile, le merle s’y cache et le Troglodyte que j’entends à l’instant y bâtira probablement bientôt son nid. 

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11 janvier 2020

Bois du Sartage, Sart-Messire-Guillaume

Marcher, c’est goûter à une forme palpable de liberté. À l’opposé de la précipitation, de l’empressement à aller toujours plus loin, plus haut, plus fort. À l’allure du pas mesuré, tout est plus lent, plus doux et ce qui vit et vous côtoie enfin apparaît. La lenteur rend visible l’ignoré. Ce qui n’est pas perçu par la rapidité l’est inévitablement par la lenteur voire l’extrême lenteur. Quand on se presse, on ne prête pas attention à ce qui nous environne et c’est du gâchis. Mais se familiariser avec ce qui nous entoure prend du temps. Beaucoup de temps. L’homme libre possède le temps. Il m’arrive souvent, pour apprivoiser des espaces connus de m’accorder des arrêts pour en explorer par le regard les infinies et furtives présences. Aujourd’hui, au détour d’un sentier qui longe la forêt, j’ai laissé venir à moi une petite troupe de mésanges huppées. Ce sont là des oiseaux charmants et curieux avec leur crête dressée à l’iroquoise. Par bonds discrets et calculés, ils vaquent d’une branche à l’autre en quête de la moindre nourriture. Agiles, les mésanges ont poussé leurs petits cris en roulades vigoureuses puis se sont éloignés. Qu’aurais-je vu si j’avais pressé le pas ? 

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